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Juillet 1927, accident sur la plage des Abatilles
ou le cynisme érigé en vertu

L'horrifique histoire de deux fillettes tuées par un avion en perdition sur la plage des Abatilles en juillet 1927.

Où l'on apprend que les "bonnes" soeurs de l'époque réservaient leur "bonté" aux riches et aux puissants, lesquels n'hésitaient pas à placer leurs intérêts particuliers (très) au dessus de l'intérêt général, et ce avec un cynisme et une morgue tout à fait décomplexés.

Juillet 1927: un avion piloté par un jeune officier de l'armée de l'air française, le lieutenant Pascaut, doit rejoindre la base aérienne de Cazaux. Il est contraint à un atterrissage d'urgence sur la plage des Abatilles bondée en ce beau jour de vacances. Deux fillettes sont tuées.

Selon La Petite Gironde du 18 juillet 1927, "une escadrille de 18 avions, sous la conduite du commandant Pinsard, partie du Bourget samedi pour faire un stage à l’école de Cazaux, était arrivée à destination samedi soir, sauf le lieutenant Pascaut, resté en arrière par suite d’un mauvais fonctionnement de moteur. Dimanche, après avoir réparé son appareil, le lieutenant faisait route vers Cazaux lorsque arrivé vers le milieu du bassin une panne de moteur se produisit l’obligeant à atterrir malheureusement sur une plage très étroite, aux Abatilles".

La plage est bondée en cette magnifique journée d'été et le jeune pilote ne peut éviter dans son atterrissage d'urgence, deux fillettes de 5 ans en tuant l'une sur le coup, blessant l'autre grièvement.

La Petite Gironde
Un accident d’aviation à Arcachon
Une fillette tuée, l’autre grièvement blessée

Arcachon, 17 juillet

Dimanche, vers 14 h 30, un avion monté par le lieutenant-pilote Pascaut, a atterri par suite d’une panne de moteur, sur la plage des Abatilles et a atteint deux fillettes de cinq ans. L’une d’elles, fille de M. Dupin, maître-cocher à Arcachon, a été tuée sur le coup. L’autre, Mlle Nicole L… en villégiature avec ses parents à Arcachon, a une fracture du crâne.

Transportée immédiatement au dispensaire, elle y reçut les soins empressés de M. le docteur Baudin, mais son état laisse peu d’espoir de la sauver. D’après les renseignements que nous avons recueillis, une escadrille de 18 avions, sous la conduite du commandant Pinsard, partie du Bourget samedi pour faire un stage à l’école de Cazaux, était arrivée à destination samedi soir, sauf le lieutenant Pascaut, resté en arrière par suite d’un mauvais fonctionnement de moteur.

Dimanche, après avoir réparé son appareil, le lieutenant faisait route vers Cazaux lorsque arrivé vers le milieu du bassin une panne de moteur se produisit l’obligeant à atterrir malheureusement sur une plage très étroite, aux Abatilles, par suite de la pleine mer, occasionnant l’accident que nous venons de relater. M. Gaillau, notre actif commissaire de police, après s’être immédiatement rendu sur les lieux, a procédé, avec son habileté coutumière, à l’enquête d’usage, de laquelle il ressortirait, croyons-nous, qu’au moment où le pilote prenait décision de se poser, aucune personne n’était visible par lui sur la bande de sable choisie pour son atterrissage et que les enfants qui ont été accidentés étaient à ce moment-là dans l’eau, ce qui laisse penser que ces deux petits êtres rejoignaient leur tente sans voir, ni entendre l’avion dont le moteur était arrêté.

Il est utile de faire remarquer que le pilote ayant redressé son appareil pour l’atterrissage, ne peut plus voir devant lui sur un secteur d’environ 40 mètres d’une part comme de l’autre ; seule la fatalité est responsable de ce terrible et très malheureux accident. Pour répondre à certaines craintes que nous avons entendu manifester, disons que le service journalier d’excursions autour du bassin est effectué par un hydravion, sous la conduite des pilotes Jeannekeyn et Tangut, qui n’atterrit pas sur la plage et reste sur l’eau, comme son nom l’indique.

La Petite Gironde (18 juillet 1927)

Ce spectaculaire accident donne au Corriere della Sera sa gravure de Une pour son supplément dominical La Domenica del Corriere. Une gravure dramatique:

Accident
Cliquez sur la gravure pour l'agrandir

Le journal hebdomadaire local L'Avenir d'Arcachon se contente, lui, d'une brève au ton particulièrement larmoyant dans la rubrique Ca et Là de son édition du 24 juillet 1927:

L'avenir d'Arcachon

Admirez le style de cet articulet : "Devant cette douleur immense comme la mer, pour employer l'expression du psalmiste...."

Ca et là

Le même jour, la Une d'un autre journal, Le Phare d'Arcachon, révèle une réalité plus terrifiante : l'une des fillettes, blessée grièvement, appartenant à une "honnête et modeste famille", s'est vue refuser les soins dans une clinique privée de la ville, par des bonnes soeurs obéissant aux ordres de leur directeur et soucieuses probablement de la bonne tenue et des comptes de l'établissement:

Un poste de secours en attendant un hôpital

Le 25 juillet 26, il y a un an, nous écrivions, au sujet de l'agrandissement d'Arcachon, qu'il n'y avait ici rien d'aussi urgent que l'édification d'un hôpital

L'accident des Abatilles où, sur la plage, un avion en cours d'atterrissage, a atteint deux fillettes, vient, hélas, nous donner raison et démontrer l'absence de toute organisation de secours contre les accidents.

Dimanche donc, deux enfants de cinq ans, ont été prises sous un avion. Grièvement blessées, elles furent en hâte dirigées, l'une sur une clinique privée, l'autre d'abord chez le Dr Bermont, d'où accompagnée du docteur, elle fut ensuite transportée mourante dans l'établissement même où était déjà sa compagne.

Établissement privé, avons-nous dit, dans lequel en l'absence et sur l'ordre du directeur, les religieuses qui le desservent se refusent à toute admission, ne tolèrent aucun soin, aucune intervention des médecins du dehors ; dévouées entièrement à leurs malades à demeure, elles craignaient aussi qu'ils ne soient troublés par les plaintes, les lamentations des parents affolés...

Bref, après une assez longue attente, l'une des fillettes qu'animait encore un restant de vie, était transportée au Dispensaire de la rue du Casino, où malgré tous les soins, elle expirait dans la soirée, tandis que le corps de Mlle Dupin était repris par ses parents et ramené à leur domicile.

On voit d'ici le lamentable cortège de ces parents désolés portant de pauvres corps et frappant ici et là pour que les secours nécessaires soient donnés à leurs enfants !

On ne pouvait sans doute que désespérer de l'efficacité d'une intervention chirurgicale, mais enfin, il arrive qu'une opération chirurgicale faite à temps sauve parfois le malade !...

Arcachon, ville de 50.000 habitants en saison, ville de sports terrestres et nautiques, chasses, football, aviron, voile ; station balnéaire ; centre touristique dont les rues sont journellement sillonnées par des milliers d'autos, Arcachon n'a pas le moindre local pour recevoir et soigner les victimes d'accidents !

A nouveau nous réclamons la mise à l'étude d'un projet d'hôpital où les accidentés pourront être immédiatement traités et soignés et où les travailleurs, les employés, pourront l'être aussi à l'occasion et à peu de frais.

On nous dira : il y a les dispensaire pour ces derniers. Oui, entendu, s'ils sont inscrits sur les listes d'indigents ou d'assistés ; mais s'ils n'ont pas la bonne fortune de figurer sur ces listes et qu'un de leurs petits ait besoin d'une insignifiante mais nécessaire intervention, yeux, nez, gorge, oreilles, qu'ils aillent au Dispensaire ! leur salaire d'une quinzaine ne sera pas trop élevé !

Un hôpital communal où les habitants seraient convenablement traités, où les victimes d'accidents pourraient être immédiatement soignées ou opérées est indispensable...

Nous n'avons pas la naïveté de croire que nous l'aurons sous peu... Mais en attendant, pourquoi ne pas créer des postes de secours. Il y a ici une quantité de braves gens dévoués, désintéressés, qui avec joie se feraient inscrire comme "Secouristes" et prendraient en cas d'accident la charge d'assurer les premiers soins et de quérir un praticien s'il y avait nécessité...

Les frais d'installation et d'approvisionnement seraient minimes.

Doit-on hésiter, peut-on lésiner, quand il s'agit de la vie de nos concitoyens !

Nous demandons qu'on mette immédiatement à l'étude la formation d'une Section de Secouristes.

Albert GIL

 

Le Phare d'Arcachon

N° 10 du 24 juillet 1927

Le Phare d'Arcachon ne s'en tient pas à cette revendication humanitaire; en pages intérieures il se fait aussi l'écho d'une demande de bon sens : l'interdiction du survol d'Arcachon et de son bassin par ces avions et hydravions, toujours plus nombreux à proposer aux touristes et aux "estrangeys de distinction" une belle balade

A la suite du terrible accident d'aviation de dimanche, des protestations ont été adressées à la Mairie, réclamant l'interdiction générale et absolue de tout vol sur notre bassin et sur ses rives;

Les protestataires estiment que le temps passé au bord de la mer doit être une période de repos et de tranquillité d'esprit et non d'inquiétudes ; les familles qui viennent passer leurs vacances dans notre station ne doivent pas être exposées à courir des risques d'accidents, presque toujours graves quand il s'agit d'accidents d'aviation.

Nous sommes absolument de cet avis.

Faisant fi de ces considérations, qui sentent son "socialiste", L'Avenir d'Arcachon fait honneur à son sous titre "Journal des intérêts balnéaires, industriels et ostréicoles de la contrée" en publiant un éditorial décoiffant dans sa livraison de la semaine suivante, le 31 juillet 1927, où les pendules sont remises à l'heure avec un cynisme érigé au rang de vertu : triste accident certes, mais le danger sur les plages ne vient pas des hydravions ou des avions mais des ... pinasses qui longent la côte à trop grande vitesse.

Le directeur de ce "journal", ancien député, ne ménage pas sa peine pour mériter les récompenses que ne vont pas manquer de lui décerner les "intérêts industriels" qu'il s'est donné pour mission de défendre. Lisez-ça, cela vaut son pesant de cacahuètes !

TitreEditorial ou comment servir la soupe

Joli, non ? Le cynisme et la morgue portés à un tel niveau s'apparentent à l'art et à la vertu.

Voici un de ces hydravions qui faisait la joie de cet insupportable personnage :

Hydravion
Cliquez sur l'image pour l'agrandir (Collection particulière)

 

L'histoire bégaie comme le montre cette petite vidéo d'un avion qui a atterri en catastrophe sur la plage Pereire, le 8 mars 2011:

10/04/15

 

   
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